Velours
rouge et piquets de grève –
la
grève du music-hall à Londres en 1907
John Mullen,
Université Paris 12 Val-de-Marne
Abstract :
Debate continues
about the relationship of music hall culture to the working class. Some
emphasize the working class themes of the songs, and the working class
origins
of the stars. Others consider the role of music hall to be that of a
“culture
of consolation” imposed on workers from above. Writings on the music
hall
strike in London in 1907 have often been limited to biographical
anecdotes on the
role of the stars in the dispute. Our article aims at using the
reporting on
the strike to examine the situation “behind the scenes” among this
rather
special group of wage-workers – working conditions and methods of
organizing. In particular we will see how
the strike
contained most of the elements of a classic struggle between workers
and their
employers, and was treated as such by both sides in the conflict.
Biographical
note :
John Mullen
wrote
his doctoral thesis in 1993 on industrial conflict in the British civil
service
in the eighties. Since then, he has published a number of articles on
public
sector trade unionism and on public sector policy. In recent years he
has also
published on the history of British popular music, notably on British
popular
music in 1916, and on immigrant identity and music festivals in Britain
today.
En
1907, une grève inattendue éclate dans les
théâtres de variété de Londres.
Vedettes ou artistes moins connus, machinistes, musiciens,
décorateurs … tous se
mettent en grève pendant plus de trois semaines. Largement
soutenue par le
mouvement ouvrier, la grève est débattue avec passion
dans tous les journaux. Pourtant,
les artistes du music-hall étaient connus pour être, selon
un commentateur « Staunch
individualists for whom a ‘red nose’ was infinitely preferable to The Red Flag ». (Honri : v)
Nous
allons
examiner le déroulement de cette grève ainsi que les
tactiques des deux parties
afin d’explorer un aspect important de « l’envers du
décor » du music-hall
– les conditions de travail et le potentiel de combativité
collective de ceux
qui y travaillent.
Music-hall et classe ouvrière
On a
souvent
considéré le music-hall[1]
dans ses rapports à la
classe ouvrière. MacInnes considère que ses chansons
peuvent constituer une des
« voix du peuple ».
since
they were chiefly
written by, and sung by, working class men and women for working class
audiences, we may hear in them a vox
populi which is not to be found in Victorian and Edwardian
literature. (34) [2]
D’autres
ont émis
l’hypothèse que les campagnes des associations moralistes de
l’époque contre le
music-hall constituaient une tentative de répression d’une
culture ouvrière. (Szczelkun
par exemple).
A
contrario, selon G.
Stedman-Jones (237) nous serions en présence d’une
« culture de
consolation » qui, imposée aux travailleurs et non
pas surgie de leurs
préoccupations, exhorterait ceux-ci à accepter leur
condition dominée. Il nous
semble qu’aucune de ces deux visions n’épuise la
complexité du music-hall, et
que bien des recherches et théorisations restent à faire.
Bien
évidemment, un
des objectifs du music-hall est de permettre de s’évader, le
temps d’un
spectacle, des conditions de la vie urbaine édouardienne. Si les
thèmes choisis
pour les chansons du music-hall évoquent la dureté de
l’expérience quotidienne
des ouvriers – le mont de piété, le logement exigu,
l’alcoolisme, la bagarre –
c’est pour permettre à la fois d’en rire, et de
célébrer la capacité de survie
des individus concernés (qui se retrouvent aussi dans la salle).
Ainsi Gus Elen
ironise sur les conditions de logement des quartiers pauvres :
Wiv a ladder and some glasses,
You could see to 'Ackney Marshes,
If it wasn't for the 'ouses in between.[3]
McInnes
a raison de
souligner que les stars du music-hall venaient majoritairement des
classes
populaires, voire des couches les plus pauvres. Marie Lloyd, l’une des
dirigeantes de la grève et une véritable vedette de
l’époque, commence sa vie
professionnelle dans une usine. Sa mère ne savait pas lire, son
père faisait
vivre la famille en fabriquant des fleurs artificielles pour
décorer les
chapeaux. (Gillies 9) George Formby (père), ayant
travaillé très jeune dans des
conditions dangereuses, toussait violemment sur scène et en
faisait une partie
de sa répartie (« coughing
better
tonight - coughing summat champion »).
Mais
si le monde
des ouvriers est présent au music-hall, les chansons
évitent de traiter des
conflits sociaux. Comme l’écrit Bailey :
In
their highly selective
realism [celui des chansons de music-hall], the conflict lines of class
were
elided and the site of its most direct struggles, the workplace,
ignored.
La
grève de 1907
représente donc en quelque sorte l’irruption dans les
théâtres de variété de la
lutte collective, les origines de bon nombre d’artistes et de la plus
grande
partie du public aidant à construire une grève efficace.
Industrie et contexte
Le
music-hall de
1907 est devenu une véritable industrie, dominée par des
chaînes de théâtre
comme celles de O. Stoll, E. Moss, et W. Gibbons (même si un
certain nombre
d’indépendants subsistent) et par des entreprises
d’écriture de chansons (telle
que Francis and Day). Les chaînes sont entrées en bourse
depuis un moment, et les
profits sont importants. Les grévistes de 1907 vont
prétendre que Monsieur Stoll
tire personnellement
A
cette époque il existe
61 grands music-halls et théâtres de variété
à Londres. Les grandes salles
comptent 1000 places ou plus, et emploient, en plus que les
artistes, de
nombreux musiciens d’orchestre, de machinistes, de menuisiers et autres
corps
de métiers. Même si leur appellation même de
music-hall témoigne de la
centralité de la chanson, on voit également sur
scène des comiques, des acrobates,
des prestidigitateurs, des mimiques, des raconteurs, des
accordéonistes, des
ventriloques.
Cette
grève se
déroule sous le gouvernement libéral élu en 1906, comprenant 29 élus
travaillistes. Les débats
politiques de
la période ouvriront la voie à quelques grandes lois de
législation sociale
(premières allocations de retraite en 1908, assurance
chômage en 1911). On peut
dire que c’est une période ou l’espoir d’amélioration de
la vie des salariés
est dans l’air. C’est également la période que
décrivent Robert Tressell dans The Ragged Trousered
Philanthropists et Robert
Roberts dans The Classic Slum.
L’histoire
syndicale de la période est marquée par le renversement
de la décision de Taff
Vale, en 1906, changement qui permet désormais aux syndicats de
mener des
grèves sans être tenus juridiquement responsables pour la
perte du chiffre
d’affaires de l’employeur. Le chômage est en hausse, les prix
sont en baisse,
le taux de syndicalisme augmente lentement.[4]
Le souvenir des grandes
grèves de 1888 (match girls) 1889
(dockers) et 1889 (ouvriers du gaz) habite encore l’imaginaire
syndical, et les
dirigeants de ces grèves -Tom Mann, Will Thorne, Ben Tillett -
restent des figures
très en vue.
Salaires et conditions de travail
Que
peut-on dire
sur les conditions de travail au music-hall ? Les artistes doivent
être
très flexibles et mobiles. Ils se
produisent dans plusieurs théâtres au cours d’une
soirée, et changent de ville
très régulièrement. Maitland cite l’exemple de
Whit
Cunliffe, a popular
tenor, appeared [in 1906] in one week at the Chelsea Palace at 7 10 pm
and 9 45
pm ; at the Euston at 7 45 pm and 10 40 pm, and at the Oxford at 8
50 pm (18)
Si les
vedettes
pouvaient gagner beaucoup d’argent, la plupart des artistes devaient se
satisfaire d’un niveau de vie bien plus modeste. Une femme qui
écrit au Daily Telegraph explique la situation
de
son mari :
It is
the performer of four
pounds a week I would like to speak of. Before he starts his week’s
engagements
he has in all probability to come on a journey from say Manchester or
Liverpool
… The railway fare and carriage of luggage can cost
from one pound to 38 shillings. Until just
lately he also had to tip various people .[5]
(24.01.1907)
Les
musiciens sont
le plus souvent salariés d’un seul théâtre et pour
toute une saison. Mais ils
gagnent peu. Les chiffres du Board of Trade sur les dépenses des
familles
ouvrières, établis en 1904, (cité Roberts 102)
démontrent qu’une famille qui a
un revenu de 30 shillings par semaine dépense 12,5% de son
revenu en achetant du
pain, et encore 12,5% pour acheter un peu de viande. Or 30 shillings
par
semaine est justement la revendication salariale des musiciens en 1907.
On comprend
que ces musiciens n’appartenaient pas à des couches
privilégiées. D’ailleurs la
revendication des électriciens des théâtres (30 s
par semaine) était identique
à celle des musiciens d’orchestre (les ouvriers journaliers
demandaient 27shillings
et 6 pence , et les manœuvres dix pence et demi l’heure).
Nous
avons peu
d’informations sur les conditions de travail, mais le syndicat des
musiciens
prétend que 40% des musiciens mouraient
prématurément de la tuberculose due à
l’insalubrité des théâtres.[6]
Tout
en bas de
l’échelle se trouvent les employés
non-spécialisés, gardiens de sécurité etc.
On
rapporte que le responsable de l’accueil ne gagne que 4 shillings par
semaine, et
que l’habilleuse ne reçoit pas de salaire du tout. (The
Performer jan 24 1907) Ces gens doivent s’en sortir par les
pourboires, et
les artistes se plaignaient du nombre de personnes à qui ils
étaient censés
donner un pourboire.
Histoire syndicale
Trois
syndicats
vont former l’alliance syndicale qui dirigera la grève.
Deuxièmement,
1890 vit la formation d’une autre
association, le
« Select Order of the Water Rats ». Très
élitiste, limité
initialement à 15 adhérents, les membres portent un
uniforme particulier et se
livrent à des cérémonies quasi-maçonniques.
Enfin,
une association
fondée en 1889, au nom tout aussi ésotérique, le
« Ancient Order of
Terriers » ressemble davantage à une mutuelle.
L’association propose des
allocations maladie et une indemnité décès, ainsi
que des polices d’assurance
couvrant les outils des artistes, et des conseils juridiques concernant
la
rédaction des contrats.[8]
Ce
sont des
délégués des rats d’eau, des terriers, et de
He
recalled the old days when
a bargain could be struck face-to-face, with a handshake! The growth of
the
combines had killed that, with artistes increasingly seen as a
collection of
names to be shuffled around by “booking managers”. (in Honri 22)
En six
mois 2406
artistes adhèrent à la Fédération[9].
Un an plus tard, ils sont
4487. Le syndicat établit un
journal
hebdomadaire, The Performer, qui déclare
en couverture « The greatest enemy to freedom is not the
tyrant but the
contented slave ».
Une
certaine discipline
syndicale est établie. Avant 1907 certains syndiqués,
traités de
« traitors and blacklegs » sont exclus ou
suspendus du syndicat car
ils ont signé des contrats comprenant des conditions moins
favorables que les
minima syndicaux. Rapidement il existe
aussi un tissu syndical relativement dense. The
Performer du 10 janvier contient des comptes rendus de 53
réunions locales
cette semaine-là. Le syndicat propose aussi des prêts
à des adhérents en
difficulté financière, et un dispositif de
« Death Levy stamps »
pour assurer une indemnité décès (The
Performer 15.08.1907).
Si au
tout début le
recours à la grève était exclu par les statuts de
artistes
may now be looked upon as a body of men
and women who are not afraid to fight
shoulder to
shoulder against the modern foes of
liberty and justice » (31.01.1907)
Le
syndicat des
musiciens[10]
est établi en 1893 suite à une lettre anonyme aux
musiciens d’orchestre
(music-hall ou théâtre). Selon cette lettre
« The Union that we require is
a protection Union. One
that will protect us from Amateurs, protect us from unscrupulous
employers, and protect us from ourselves.»
En six mois le
syndicat compte mille adhésions et
emporte un premier succès contre des réductions de
salaire à un music-hall à
Croydon. Le syndicat propose également des indemnités
décès, et des polices d’assurance
pour les instruments de musique.
Enfin,
le syndicat
des employés et ouvriers des théâtres est
établi en 1890 suite à une grève à
Londres en 1890. Il choisit le titre « United Kingdom
Theatrical and Music
Hall Operatives Union », adhère au Trades Union
Congress en 1902 et
devient en 1904 le « National Association of Theatrical
Employees ».
Causes de la grève
L’initiative
de la
grève vient du syndicat des artistes, dont les deux objectifs
principaux sont
-
Obtenir
une rémunération pour toute séance
supplémentaire.
En effet, il était courant de passer de deux à trois
séances par jour sans que
la matinée donne lieu à une rémunération
supplémentaire. Dans certains cas, on
passait de douze à vingt séances par semaine sans
rémunération supplémentaire.
-
Restreindre
les « clauses de
non-concurrence » (barring clauses) dans les contrats
d’engagement, provisions
qui cherchaient à garantir la rareté du
« produit » en interdisant à
l’artiste de se produire dans un théâtre concurrent. Une
telle clause pouvait, par
exemple, interdire à un artiste de se produire à moins de
dix kilomètres du
théâtre pendant un an après la fin de son contrat.
-
Interdire
des changements de dernière minute de la salle
ou de l’horaire des numéros. De telles modifications
imprévues s’avèrent très
contraignantes pour les artistes qui doivent se produire dans plusieurs
théâtres au cours de la même semaine.
Le
syndicat passe à
l’offensive en 1906, en proposant que les clauses de non-concurrence ne
dépassent
pas
A la
mi-janvier
1907, l’alliance envoie aux employeurs une charte, qui exige
- Un
douzième du
salaire hebdomadaire pour chaque matinée jouée
- La
garantie que
les horaires des numéros ne soient pas modifiés
après le lundi de chaque
semaine
- Une
garantie de
non-discrimination contre les syndiqués
- Le
recours à un
médiateur en cas de conflit : ces médiations
étaient devenues courantes
dans d’autres secteurs de l’économie depuis vingt ans
- que
tous les
autres employés au théâtre reçoivent le
salaire minimum précisé par leur
syndicat
Certains managers acceptent la charte, mais
deux des plus influents, O. Stoll et W. Gibbons, refusent, et
réussiront à
fédérer l’ensemble des employeurs sur leurs positions une
fois la grève
déclenchée.
Déroulement de la grève
Certains
chercheurs[11]
regrettent que si les causes des
grèves sont
largement étudiées, les
processus de
grève le sont très peu. Il
nous a semblé
important de regarder dans le détail l’activité et les
tactiques des grévistes
et des employeurs.
La
grève, largement
suivie, débute le 21 janvier et finit le 13 février. Les
grévistes comptent
dans leurs rangs des grandes vedettes du music-hall : Fred
Pollard, Tom
Davis, Constance Moscow, Ernest Ball, the Sisters Tinsley, Little Tich,
Marie
Lloyd, Gus Elen. Dès le lendemain,
l’évènement bénéficie d’une couverture
médiatique massive.
Les
employeurs
restent fermes. M. Howell, manager du Tivoli à Londres
déclare :
We can but pity the many misguided artists and
others who are being thrown out of
employment,
perhaps permanently. (Daily Telegraph
23.01.1907)
La
préparation puis
le déclenchement de la grève a été
accompagné par une vague d’adhésions aux
trois syndicats concernés. Les trois mille nouveaux
adhérents portent le total
des trois syndicats à 15 000 personnes.
Des
piquets de
grève sont mis en place, et le 28 janvier 2 000 personnes
assistent à une
assemblée générale. Les dirigeants syndicaux
annoncent leur intention de produire
des spectacles parallèles avec la participation des
grévistes vedettes. Ils
louent un théâtre « Le Scala » et
annonce une grande soirée pour le
jeudi suivant. Ce spectacle aura bien lieu, mais une semaine plus tard
que
prévu.
Le 5
février, quand
aucune sortie de crise n’est en vue, des négociations
informelles ont lieu
entre certaines des vedettes, dont Marie Lloyd, et des
représentants des
employeurs, lors d’une réunion à laquelle les
représentants syndicaux mandatés
n’étaient pas convoqués. Les employeurs disent vouloir
limiter les discussions
aux questions concernant les artistes, à l’exclusion de celles
concernant les
autres salariés. Les vedettes qui
ont
participé à ces négociations sont vertement
critiquées par les directions
syndicales. Une de ces vedettes quitte le syndicat.
Le 6
février, des
spectacles organises par les grévistes ont lieu.
Le 7
février la
presse entrevoit une fin du conflit. Le Daily
Telegraph considère que si les vedettes sont satisfaites, la
grève
s’effondrera, les autres salariés étant faciles à
remplacer. Mais il constate
que les employeurs sont prêts à faire d’importantes
concessions pour mettre un
terme à la grève.
Le 9
février un
compromis est proposé par les employeurs, refusé par les
syndicats. En
particulier ceux-ci restent insatisfaits des salaires proposés
pour les
musiciens, et du manque de garantie que tous les grévistes soient réembauchés.
Le 10,
une nouvelle
assemblée générale des artistes décide la
poursuite de la grève. Mais le 13
février les deux côtés du conflit accepte le
principe de recours à la médiation,
et s’engagent à honorer la décision du médiateur.
La grève est finie, et dans
les différents théâtres on annonce
« Peace Night » « with all
your favourite stars » - un spectacle particulier pour
fêter la fin du
conflit.
Le
médiateur, Lord
Askwith, nommé par le Board of Trade, est un habitué de
ce rôle. Il rédige une
décision intérimaire en attendant de pouvoir entendre
toutes les parties. En
juin, le médiateur, après s’être entretenu avec
quelques dizaines de grévistes
et de représentants des employeurs, rédige son jugement,
qui est accepté par
les deux parties. Reconnaissant le nouveau rapport de force
instauré par la
grève, il est largement considéré comme une
victoire pour les grévistes.
-
Toutes
les séances supplémentaires seront désormais
rémunérées.
-
Les
horaires de passage seront fixés le vendredi pour
la semaine suivante et aucune modification ne sera possible.
-
Les
clauses de non-concurrence seront radoucies.
-
Les
décisions du médiateur en ce qui concerne les
artistes resteront en vigueur pendant cinq ans. En 1912 il y aura une
consultation nouvelle.
-
« No
mean victory for the federation … The arbitrator
has awarded us fully seventy five percent of our demands. »
opine The Performer du 20 juin.
Pour
les autres
employés, des salaires minimum sont mis en place : 27 shillings
et 6 pence par
semaine pour les journaliers, 30 shillings pour les
électriciens, dix pence et
demi l’heure pour les assistants-décorateurs. Les musiciens
bénéficieront d’un
salaire minimum de 30 shillings, sauf les percussionnistes qui
recevront 28
shillings, et tous seront rémunérés pour les
matinées.
L’accord
s’appliquant uniquement à Londres, des négociations
seront mises en place dans
les régions sur la base de l’accord.
Tactiques des grévistes
La
grève a amené
ces salariés à se servir de bien des pratiques classiques
d’un conflit entre
salariés et employeurs. La construction d’une conscience et
d’une confiance collective
est au centre de la problématique. Les assemblées
générales qui avaient lieu tous
les dimanches visaient à renforcer l’unité dans une force
de travail éclatée
sur plusieurs lieux de travail, et dont une bonne partie
déménage toutes les
semaines. Les grévistes devaient aussi réfléchir
à la collecte d’argent - l’essentiel
d’entre eux ne disposait pas d’autres ressources. Il fut
décidé que les
artistes syndiqués en province contribueraient à la
hauteur de 5% de leur salaire chaque
semaine à la caisse
de grève, ce qui permettrait de fournir des indemnités de
grève aux artistes,
musicien, machinistes, et aux autres employés des
théâtres. Selon le syndicat
cinq mille livres sont arrivés le premier jour.
Des
collectes
furent également organisées. Le 27 janvier, 140
meetings de soutien sont
tenus en même temps sur l’ensemble du pays, avec le but de
collecter douze
mille livres. (Daily Telegraph 28.01.1907) La popularité
extrême auprès du public
d’une partie des les vedettes a facilité la solidarité
financière du public :
Marie Lloyd fait un appel public pour des dons.
Les
grévistes organisèrent
des piquets de grève devant tous les théâtres
concernés, chaque théâtre étant
la responsabilité d’une équipe menée par un
« picket captain ».[12]
Selon les syndicats 2500
personnes constituèrent les piquets de grève. Les
artistes y chantaient des parodies
de leurs propres « tubes », adaptées pour
l’occasion, ou des parodies
de chansons enfantines :
Twinkle
twinkle
brilliant star
oh I
wonder where
you are
with
the VAF so
bright
You
will not show
here tonight (cite Daily Telegraph 26.01.1907)
Tandis
que les
pancartes interpellaient le public :
Whom
will you support - your
popular favourites or the managers of the music hall trust?
…
Support no hall that
does not enable artists musicians and stage employees
to obtain a living wage under fair working
conditions as laid down by the British
trades council. (Daily Telegraph 23.01.1907)
Un des
organisateurs de la grève estime à un million le nombre
de tracts distribués au
public.
Une
discipline collective est imposée. The Performer
publie le 7 février les noms
de quinze membres exclus du syndicat pour refus de grève. Une
centaine d’autres
noms de non-grévistes furent publiés, des artistes
non-syndiqués, briseurs de
grève.[13]
Des
divisions
internes apparaissent. Certains artistes feront circuler un appel
à terminer la
grève. Et à la suite de la grève un grand
débat dans le syndicat des artistes
sera gagné par des éléments moins favorables
à la combativité syndicale.
wishes
them all success in
their struggle against capitalist
tyranny , and urges all other sections of the brain-working proletariat
to follow
their example in organizing themselves
for their own defence. (cité Daily
Telegraph 26.01.1907)
Un
groupe de députés travaillistes, dont Will Thorne, Ramsay
McDonald, J
R Clynes et Keir Hardie envoie un télégramme de soutien.
C’est Ben Tillett
lui-même (dirigeant de la grève des dockers de 1889) qui
sera l’orateur début
février à un meeting des grévistes :
« the organized Trade Union
movement of this country is behind you to a man »,
dira-t-il. (The Performer 7 février). Les
syndicats
d’artistes à l’étranger (Les White Rats of America et le
International Artists
organisation de l’Allemagne par exemple) envoient des
télégrammes de soutien.
Tactiques des employeurs
Du
côté des
employeurs, le conflit revêt également toutes les
caractéristiques d’un conflit
de classe. Les employeurs se serrent les coudes, se mettent d’accord
pour
refuser tout accord séparé et pour se
« prêter » entre eux des
musiciens et d’autres employés non-grévistes. « In short the managers have decided
to
stand or fall together » commenta le Daily
Telegraph du 31 janvier.. Certains managers, dont M McNaughten
(qui gérait
une dizaine de théâtres), avaient initialement
signé la charte proposée par le
syndicat, mais retirèrent leur signature au cours du conflit
pour faire front
commun avec les autres employeurs.
Des
pratiques
d’intimidation et d’incitation sont également à noter.
Une rémunération élevée
est proposée aux vedettes qui acceptent de refuser la
grève. En province, les
employeurs demandent aux artistes de signer un engagement
« I do not believe in strikes», et cette
initiative jouit d’un certain succès : deux tiers des
artistes auraient
signé (Daily Telegraph 02.02.1907).
Certains cherchent à remplacer les musiciens par des musiciens
étrangers – un
agent promet d’amener à Londres une centaine de musiciens
hongrois non-syndiqués.
Les
forces de
l’Etat sont utilisées contre les grévistes. La police est
massivement présente
devant certains théâtres. Les tribunaux accordent aux
employeurs des
injonctions interdisant à certains artistes de se produire dans
les spectacles
syndicaux . Quatre vingt dix grévistes sont poursuivis pour
rupture de contrat.
(Daily Telegraph 30.01.1907)
Bataille
d’information
Les
tentatives des
employeurs et des syndicats pour influer sur la couverture
médiatique du
conflit sont rapidement mises en oeuvre. Les lieux de travail
étant nombreux et
dispersés sur tout le territoire national, la couverture dans
les journaux
prend une importance centrale. Bien des salariés des music-halls
de province
auront des nouvelles uniquement par voie de presse – la presse
spécialisée
comme The Performer ou The Encore, ou
bien la presse
généraliste.
Le
Daily Telegraph
publie tous les jours de longues déclarations des deux parties
adversaires.[15]
Ainsi M. Stoll, patron de
la grande chaîne Moss Empires, explique sa position dans le Daily
Telegraph
It is an indisputable fact that every
performer with an iota of real entertaining power is getting not only a living but a handsome living,
while many whose vocation should be
anything but that of public entertainers are able to maintain a
standard
of living which thousands of trade unionists would envy. (25.01.1907)
… Such
as are poorly paid
in any house of standing are only those
employed by artistes themselves in a troupe. The leader draws a large
salary
often under the pretence of his troupe
being a partnership, pays them a beggarly wage, and pockets the bulk of
the
salary himself. (Ibid.)
M.
Stoll est
entièrement opposé à la négociation
collective. Il explique que le marché du
travail règlerait de lui-même tout
déséquilibre, si les artistes refusaient de
signer des contrats injustes. Les clauses
de non-concurrence, explique-t-il, nuisent uniquement aux artistes qui
manquent
du sens des affaires.
Conclusions
Le
succès de la
grève a sans doute participé au développement du
syndicalisme dans d’autres
secteurs. Le médiateur, Lord Askwith explique
From
the Labour point of
view, the serious aspect of the dispute was the notorious and
advertised
success of a strike in obtaining recognition, order, and a vast
improvement in
conditions. For years trade union after trade union had been struggling
for
these results, but their efforts had excited no popular interest ...
then this
unexpected strike caused a thrill of interest. Every phase was reported
in the
newspapers. The reports were followed by the whole of GB with more
interest
than those of an international football match. (Askwith 128)
L’effet
exemplaire contribue
au développement de la conscience collective et à celui
du taux de syndicalisation.
Dans le secteur du divertissement, l’effet plus immédiat fut la
formation d’un
syndicat d’opérateurs de bioscope, (ancêtres des
projectionnistes au cinéma)
plus tard dans l’année. Ces opérateurs gagnaient
fréquemment un salaire de 15
ou 18 shillings par semaine. (The
Performer 21.03. 07)
La
grève de 1907
nous paraît un conflit social
classique,
en dépit des caractéristiques spéciales de ce
groupe de salariés. Certes,
l’hétérogénéité des lieux de travail
et des situations des salariés enlèvent à
cette « communauté » les
caractéristiques considérés comme
« classiques » pour la classe ouvrière.
Pourtant, la flexibilité, la
précarité et la hiérarchie interne ont
marqué bien d ‘autres groupes de
salariés. Comme on a écrit sur la grève des
dockers de 1889
The
docks had their own notorious class system: above the docker ranked the
stevedore, who acted as a makeshift gangmaster. Better than the
stevedore was
the waterman - entitled to wear a ludicrous pink uniform while
surviving on
next to nothing. At the bottom of the pile were the women - little
better than
slaves. In normal times, you were lucky if you could persuade members
of these
urban castes to drink in the same pub together, but these were not
normal
times. Within a week, 30,000 dockers were joined on strike by an equal
number
from "allied trades". (New
Statesman 16.04.2007)
La
grève de 1907 pose la
question de la position de classe des salariés du music-hall. Si
les
machinistes voire les musiciens peuvent facilement être
considérés comme
faisant partie de la classe ouvrière, la situation des artistes
est plus
complexe. Ils sont souvent employeurs de leurs propres assistants, et
se
trouvent plus clairement dans un rapport de concurrence avec leurs
camarades
que des salariés classiques. En ce qui concerne la
propriété des moyens de
productions, on peut considérer qu’ils en possèdent une
partie (talents, équipements)
mais pas une autre (les
théâtres
notamment). Peut-être pourrait-on les classer dans des
« positions de
classe contradictoires » (selon les termes d’E. Olin Wright)
et on
remarquera que c’est l’action collective qui va permettre à leur
conscience
collective de se transformer.
Bibliographie
Périodiques
Daily Telegraph, quotidien de
Londres
The Performer, hebdomadaire de
The Encore, A Music-hall and
Theatrical Review,
revue professionnelle des artistes du music-hall.
New Statesman, hebdomadaire
d’actualité politique
Ouvrages
Askwith, George (Lord), Industrial
problems and disputes, John Murray,
Londres, 1920
Bailey Peter, « 19th
Century AD », Past and Present August
1994
Brown A J, The taxmen’s
tale – the first ninety years of the Inland Revenue Staff
Federation, Londres, IRSF 1983
David-Guillou Angèle, Premiers
syndicats d'artistes musiciens, sociabilités musicales et art
en France et en Angleterre Communication au
séminaire du CRIDAF, 16 avril 2005, Université Paris 13
Disponible en
ligne :
http://www.univ-paris13.fr/CRIDAF/TEXTES/ADGSyndMus.pdf
Foster George, The
Spice of Life - Sixty Five Years in the Glamour World, Hurst and
Blacket,
Londres, sans date
Gillies Midge, Marie
Lloyd, the one and only, Gollancz, Londres, 1999
Honri Peter, Music Hall
warriors : A history of the Variety Artistes Federation,
Greenwich Exchange, Londres, 1997
Laybourn Keith, A History
of British Trade Unionism, Sutton,
Stroud, 1997
MacInnes Colin, Sweet
Saturday night - Pop song 1840 to 1920, Macgibbon and Kee,
Londres, 1967
Olin Wright Eric, Classes,
Verso, NewYork, 1985
Roberts Robert, The
Classic Slum: Salford Life in the First Quarter of the Century
, Pelican, Harmondsworth 1973
Stedman Jones Gareth,
« Working-class culture and working-class
politics in London, 1870–1900… » in
Languages of Class: Studies in English Working-Class
History,
1832–1892, Cambridge, 1983
Szczelkun Stefan, Conspiracy
of Good Taste, Working P., Londres, 1993
Tressell Robert, The Ragged-trousered Philanthropists,
Flamingo, Londres, 1993 (Première edition 1914)
Wigham Eric, From Humble
Petition to Militant Action, CPSA, Londres, 1980
[1]
A cette période, on utilise assez indifféremment
« Variety » et
« Music Hall ».
[2]
Les chiffres entre parenthèses se réfèrent au
numéro de page dans l’ouvrage
cité.
[3]
Paroles de George Le Brunn, 1899
[4]
www.statistics.gov.uk
[5]
Je rappelle aux lecteurs plus jeunes qu’il y avait vingt shillings dans
une
livre avant 1971)
[6]
www.musiciansunion.org.uk
[7]
L’histoire de ce syndicat est
peut-être
la seule histoire syndicale à comporter un avant-propos
écrit par un premier
ministre conservateur en exercice. En effet, John Major, dont les
parents
travaillaient dans le Music Hall, a rédigé l’avant propos
du livre de Peter
Honri .
[8]
Ici nous percevons deux
éléments de l’histoire des syndicats qui sont
connus ailleurs – leur développement à partir
d’associations d’aide
mutuelle ; et la mise en place d’associations élitistes et
pleines de
rituels.
[9]
Dont, pour l’anecdote, Kitty et Tom Major, parents du futur premier
ministre,
John Major.
[10]
Cette information est tirée du site du Musicians Union en
Grande-Bretagne www.musiciansunion.org.uk,
consulté le 25 mai 2007.
[11]
Kelly, entre autres
[12]
La plupart de ce captains
furent des hommes, mais il y eut aussi quelques femmes
comme Miss Dolly Glenville, Miss Bashall…
[13]
Il y eut même quelques accusations de violence contre des
non-grévistes (Daily
Telegraph 26.01.07)
[14] Notamment le Gasworkers and General
Labourers Union.
[15]
Le contraste avec la couverture des grèves par la presse
généraliste un siècle
plus tard est frappant.